Tetraplegie et
voyages
Expeditions lointaines
Aspects medicaux
- J. François Porret -
Les quelques remarques rassemblées dans
ce chapitre sont le résultat de plus de 15 ans de pratique du FTT dans un
grand nombre de pays, dont certains au confort précaire et à l'hygiène souvent plus que douteuse.
Il en est résulté bon nombre de surprises, leçons, difficultés,
galères que l'on va pudiquement appeler "de
l'expérience".
C'est celle d'un tétra, enrichie par son partage avec quelques autres
compagnons de voyage, grands tétras voyageurs (non, pas les oiseaux,
les grands voyageurs tétras et paraplégiques...). Les
adaptations, astuces et commentaires médicaux ont été appropriés
pour leur cas, mais ne seront sans doute pas transposables brutalement à d'autres situations.
Ces conseils sont orientés vers des voyages effectués "en
routard", c'est à dire en couchant dans de petits hotels locaux
ou dans des bivouacs à même le sol. Pour voir le
monde en BMW climatisée et en mangeant / dormant en Hilton, il n'est
pas nécessaire d'avoir recours à ces lignes. Encore que...
;-))
Il est clair également qu'avant de mettre sur pieds de grands
projets, il est important de tester ses capacités et ses limites par
des expéditions de difficultés progressives. Il existe de grandes
différences entre les individus, certains s'adapteront mieux que
d'autres au chaud ou au froid (la période retenue, le style de voyage
et le choix du trajet seront primordiaux).
Nous ne pouvons qu'encourager vos réactions et
suggestions, pour élargir et enrichir ce partage d'expérience.
Et surtout, que celà ne vous dissuade pas de partir : le voyage, les
rencontres, la découverte des autres modes de vie sont sources de
très grands bonheurs.
Chaleur
La
thermorégulation du tétraplégique est très altérée (pas de sudation ni
de vasodilatation en dessous de sa zone lésionnelle, excepté les mécanismes
réflexes très insuffisants). Il en résulte une
très grande sensibilité à la température extérieure se traduisant (comme
pour les animaux au sang froid tels les lézards...) par une augmentation de la température centrale. Le risque dans le cas de la
chaleur est gravissime puisqu'il peut entrainer la mort si la
température dépasse les 41o C pendant une période
prolongée (cf canicule de
2003) .

|
Prévention
passive:
- ombre (large ombrelle orientable type bébéconfort, pauses
longues aux heures chaudes sous les rares acacias, s'asseoir à l'arrière des
voitures...)
- vêtements (amples, clairs, aérés, couvrant les bras)
- chapeau (casquette
avec nuque protégée, chêche)
- couverture survie (blanc brillant à l'extérieur) pour les jambes
et le buste, profiter au maximum du vent s'il est frais (choix
du trajet).
Prévention active :
- arrosages fréquents (tête, nuque) et laisser évaporer (c'est
plus efficace)
- grande prudence dans les pays humides ou l'évaporation ne
marchera pas (i.e. amazonie)
- baisser la température corporelle avant le lever du soleil (le
tétra fonctionnant par accumulation, un peu comme un caillou,
on profitera des périodes fraîches (i.e. nu sous la tente)
pour commencer la journée avec une température qui mettra plus
de temps à s'élever)
- boire abondament (bien isoler le camelpack) |
Heureusement que
le ridicule ne tue plus !... |
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Froid
(Voir aussi l'étude scientifique menée sur ce sujet par le
GERTP, contact michel.guenin@wanadoo.fr
et http://perso.wanadoo.fr/plonge.medical/plongemedical/PlongTetraplegie.html
pour les actes du 1er colloque)
La thermorégulation du tétraplégique est très alterée (pas de
vasoconstriction et surtout pas de contraction musculaire ou de
frissons en dessous de sa zone lésionnelle). Il en résulte
une très grande sensibilité au froid se traduisant (comme pour les
animaux au sang froid tels les lézards...) par une baisse de la
température centrale et donc une sensation inconfortable de froid
profond. Aucun cas d'hypothermie grave ou mortelle n'a été décrit
à ce jour dans ces conditions, mais il faut rester vigilants, une
hypothermie grave peut entraîner des fibrillations cardiaques ou un
coma. Par contre, concernant le risque de gelures (dans le territoire
sous la lésion), il est moins important que ce que l'on pourraît
croire, du fait, justement du manque de vasoconstriction. Seule
l'immobilité due à la paralysie est un facteur aggravant. On finira peut
être, en insistant beaucoup, par mourir de froid, mais sans gelures
!... ;-)
Le vent, avec son redoutable facteur de refroidissement (windchild),
est ici l'ennemi absolu du tetra (autant qu'il a pu l'aider dans le
cas de la chaleur).
Extrait de
l'etude du GERTP :
Evolution comparée de la température interne de 2 sujets
tétraplégiques et 2 sujets valides. Tous sont revêtus d'une
combinaison néoprène de 7 mm d'epaisseur et plongés dans une
eau à 18 0C pendant 30 minutes. La température est
enregistrée pendant les phases d'immersion, séchage,
rhabillage
et repos (total 4 heures).
On constate de façon flagrante la grande vulnérabilité de la
température centrale du tétraplégique aux conditions
thermiques extérieures. |
 |
Prévention passive :
- Conserver la chaleur du corps (duvet, doudoune, mousses
isolantes, multicouche = technique des pelures d'oignon)
- Supprimer le rayonnement thermique (couverture survie,
blanc brillant à l'intérieur, mais
attention à la condensation)
- Ralentir la conduction thermique (mousse isolante, matelas
auto gonflant, protection imperméable)
- Freiner l'action du vent par un bon coupe vent
- Protéger la tête (>60% de la perte de chaleur)
- Double tente (une petite dans une grande) pour le couchage en plein air |
Prévention active :
- Bouillotte (i.e. gourde avec eau chaude). C'est très
efficace dans le duvet, et facile à mettre en oeuvre.
Les solutions type chaufferettes ou engin a piles peuvent etre
efficaces, portees sur soi dans la journee, mais ça n'est pas
toujours facile a emporter pour une longue duree (poids). Attention quand même aux risques de brûlures dans les zones
où l'on ne sent rien.
- Mettre les épaules (c'est la source thermique du tétra) dans le volume à chauffer, en géneral le
duvet (sinon les jambes resteront à leur température, donc
froides...)
- Boire des boissons chaudes (mais attentions aux sondages à faire ensuite...)
- Supprimer toute trace d'humidité (macération, pluie)
- Si c'est possible
logistiquement, prendre un bain (ou douche) prolonge chaud a
38degres |
Altitude
(Voir l'étude faite en
1993, avec un sujet tétraplégique, par les professeurs Geyssant (Physiologie
et Physiopathologie de l'Exercice et Handicap) et Minaire
du CHU de St
Etienne)
(Voir aussi le livre du Pr. Richalet : médecine de l'alpinisme)
Pour le tétra, les risques sont associes à la diminution de la capacité respiratoire et
à la déficience des muscles thoraciques. L'altitude pourra donc
générer une plus grande vulnérabilité aux problèmes respiratoires
causés par l' hypoxie (oedèmes pulmonaires).
Les apnées du sommeil semblent également accrues en phase de non
acclimatation, surtout en dormant sur le dos.
Pas d'incidence notable de la tétraplégie sur les maux de tête
traditionnels, compagnons des états non aclimatés...
L'acclimatation va aller de pair avec une progressive diminution de la
fluidité du sang. On sera alors doublement vigilant en terme de
prévention d'escarres, la peau devenant plus sensible.
La prévention se fera, comme pour les valides, par des tests de comportement à
l'altitude (médecine du sport, CHU St Etienne, Chamonix etc...) et par une
bonne acclimatation préalable.
Sur place, les montées seront progressives, en dent de scie, et sans trop d'efforts.
Attention aux incidences sur les sondages d'éventuelles prescriptions
préventives (attention, pas d'automédication ! ...) type Diamox ou curatives type lasilix. Le Viagra a, semble
t-il, donné d'aussi bons resultats que le Diamox, mais avec des effets
secondaires assez differents. Des volontaires ?...;-)
Même si la médecine ne l'a pas à ce jour mis en évidence, beaucoup
d'alpinistes pensent que
le corps conserve une sorte de mémoire des passages antérieurs en haute
altitude. Et qu'un organisme habitué à l'hypoxie se comportera positivement lorsqu'il sera à nouveau
exposé à l'oxygène rare... A moins que ce ne soit juste une
accoutumance à la souffrance ? Il existe de grandes variations de
capacités entre les individus sans que l'on puissent vraiment en
affirmer l'origine : il peut s'agir d'une activité sportive antérieure,
comme l'on peut penser que le tétra est déjà habitué à faire face
à des apnées du sommeil (obésité, dort sur le dos...) et donc une
certaine hypoxie.
On peut aussi s'interroger sur une possible corrélation entre le bon comportement des
tétraplégiques en situation hyperbare (plongée), en référence à
leurs homologues valides (voir les tests du GERTP et l'étude du Dr. Wuyam
au laboratoire d’explorations fonctionnelles respiratoires du CHU de
Grenoble), et l'adaptation à l'altitude.
Peau
Elle est très sollicitée par les situations d'assise inhabituelles (jusqu'à 10
heures consécutives par jour dans le FTT, pendant parfois plus d'une
semaine, longs trajets en bus locaux sur des banquettes sommaires,
secoué pendant des heures dans des 4x4 aux suspensions épuisées,
longues heures d'avions avec les genoux sous le menton etc...).
La pluie, l'humidité, peuvent engendrer une macération, accentuant
les risques de refroidissement et de dommages à la
peau. On utilisera les protections appropriées (housse, cape, anorak,
bonnet, tente), et on pensera à la bonne aération des zones
concernées. Gare aux petites bêtes dont on ne sentira pas les
piqures ou morsures (scorpions dans le désert, tas de cochoneries en
amazonie...).
Les situations où l'on ne dispose pas de moyens corrects de se laver
accroissent les risques sur la peau. Les lingettes et autres lotions
corporelles seront alors très appréciées.
Même prévention et protection en ce qui concerne les risques
d'abrasion (sable, surtout en cas de tempête où il s'infiltre
partout) et de frottements. Prudence face aux risques de brûlures dus
à une exposition trop prolongée au soleil (i.e.shorts ou pantalons
trop courts).
Attention dans le duvet aux appuis
générés
par des corps étrangers qui s'y seraient invités à l'insu de votre
plein gré...
Attention aussi aux effets de l'altitude sur l'épaississement du sang
rendant la peau plus facilement sujette aux escarres.
Protection passive :
- utiliser en toutes circonstances un excellent coussin
anti-escarre (i.e. Roho). Attention aux effets durcisseurs du
froid sur les coussins gels, ainsi qu'aux brûlures lorsqu'ils
ont été exposés au soleil, à ceux de l'altitude sur les
mousses à cellules fermées (i.e. Jay) qui crèvent, puis
s'affaissent, et aux variations d'altitude sur les coussins
gonflés à l'air.
- toujours avoir avec soi une petite mousse à cellules fermées
(40x40x3cm), ou un coussin gel peu epais, qui
servira pour protéger le dos dans les bus, les cotés dans les
4x4, les tibias dans les vols charters, les fesses sur les
matelas insuffisants etc...
- dormir sur 2 à 3
matelas mousse de 5 cm d'épaisseur, posés par terre, ou sur un
matelas pneumatique basse pression (attention aux crevaisons :
vous risquez de ne les découvrir que le lendemain, après une
nuit d'appui direct sur le sol !).
Une solution alternative, selon la logistique: matelas
pneumatiques
auto-gonflant, de type matelas d'appoint. Gros confort, gonflage
par piles (1 minute, et hop, c'est gonfle!).
- les zones fragiles pourront être protégées préventivement
des frottements par une double peau (i.e. Conveen) |
Protection active :
- apprécier et rechercher (!) les secousses des transports (FTT
ou 4x4). Elles seront autant de massages pour votre peau (sur un
coussin à plots gonflés à l'air), et
tant pis pour les vertèbres...
- soulager les appuis fessiers toutes les fois que vous y
penserez (le + souvent possible). Trouver et utiliser les
positions permettant de soulager les zones à risque.
- quand c'est possible, masser la peau le soir et surveiller les
zones exposées aux appuis. Etre impitoyable sur l'apparition de
rougeurs persistantes, ne pas laisser s'installer l'escarre.
Traiter immédiatement (double peau, conveen etc...)
- aérer la peau quand c'est possible.
- dormir sur le coté et faire une à
deux rotations par nuit (lorsqu'il fait froid, le couchage peut durer
jusqu'à 12 heures par nuit...)
- possibilite de mettre des
"patches" en mousse ou materiaux specifiques aux points critiques
(i.e. talons, genoux, fesses, coude), fixes par sangles ou
velcros. |
Système digestif
Risques accentués de derangements intestinaux dans les pays à l'hygiène précaire. Une diahrée chez
le tétraplégique peut poser de
sérieux problèmes si on ne peut pas s'arrêter, ce qui est quasiment
toujours le cas (d'où l'origine de l'expression "loi de
l'emmerdement maximum"...), ou si on ne peut
disposer d'eau.
Prévention : se laver les mains au desderman (ou équivalent) avant chaque repas,
fuir les
salades, légumes ou fruits frais, ne boire que de l'eau en bouteille
(capsulée), ou de l'eau traitée (aquatabs, micropure).Ere paranoiaque, tant pis pour les
regards et commentaires ironiques (qui finissent d'ailleurs bien
souvent par des courses effrénées derrière les buissons qq jours
plus tard...).
Utilisation d'une chaise toilette, pliante et démontable, ultralégère (2.5 kg) avec éventuellement
une petite
tente pour s'isoler (grand luxe !...). Les soins quotidiens pourront
avantageusement passer sur un rythme tous les deux jours, avec une
préférence le soir en arrivant au bivouac, surtout s'il fait très
froid le matin... Recourir à des lingettes de lavage si l'eau fait défaut.
Vessie
Meme prévention que pour les intestins en se lavant les mains au
Desderman avant les repas et avant tous les sondages.
Etre tres precautionneux sur l'aseptie lors de chaque sondage. Utiliser des sondes
jetables (mais ne pas les jeter n'importe où, çà pollue, et
d'ailleurs certains pays les
récupèrent pour les re-stéréliser !).
Dans les transports (i.e. avion) on peut utiliser une couverture ou un tissu,
accroché au
siege avant, qui protégera un peu des regards. Bonne comprehension des
voisins en général, lorqu'on explique qu'on a besoin d'un peu
d'isolement et d'intimité pour une dizaine de minutes. Avec la
psychose anti
terroriste, cela devient plus dur...
Penser a un appui pour les sondages nocturnes. Pour un tetra sans
equilibre, pas
facile de s'adosser contre la tente, ou de tenir assis sans appui
dorsal (dossier de chaise de plage, ou accumulation de sacs dans le
dos).
Transports
C'est une grosse source de
problèmes potentiels (escarres, infections etc...). Prudence et
rigueur s'imposent.
Avion |
-
se méfier des oedèmes de jambe en cas
de vol long (bas de contention "integraux" (pas mi-long) sur
mesure, ou bandes selon le cas). Boire abondement, tant pis pour
les sondages plus fréquents.
- Paracetamol (ex:efferalgan),
a prise reguliere pendant le trajet. C'est le classique des
sportifs en deplacement, C'est bon pour la fluidite du sang et,
semble t-il, pour la recup.
- Faire un sondage avant et après le vol, quand c'est possible (WC adaptés en
general dans la plupart des aéroports, sinon derrière une cloison ou
un comptoir...). Dans l'avion, bien expliquer à votre voisin et
utiliser un tissu accroché sur le siege avant et le votre, pour vous
isoler.
- Certaines destinations (et pas forcément celles du tiers
monde, Roissy est parfois pire) vous transfèrent n'importe
comment (arrivée sur le siège les pieds en l'air et la tête
en bas, chocs sur les accoudoirs, pas de fauteuil d'attente dans
l'aéroport...). |
Bus |
l'accès est toujours
difficile, nécessitant un portage délicat. Attention aux chocs
(mains sous les fesses...). La place est souvent réduite,
attention aux appuis des jambes sur le dossier avant. Les
dossiers sont parfois extrêmement durs, sortez votre mousse-joker. |
Voiture |
le 4x4 avec ses secousses est,
paradoxalement, plutôt bénéfique, mais utiliser un coussin
qui les amortit et ne génère pas de points durs . Se
protéger
avec une mousse, quand même, (en plus du coussin anti escarre sous les
fesses) pour les chocs latéraux. |
Pays ayant
inspiré ces quelques remarques :
Amazonie, Cap
Vert, Chine, Egypte, Equateur,
Ethiopie, Hawai, Jordanie, Liban,
Maroc, Mauritanie,
Oman,
Ouzbekistan,
Perou, Nepal, Senegal, Tibet
Last update :
08/16/2007 12:24 |